Entre 160 000 et 200 000 jeunes Antillais, Guyanais et Réunionnais ont quitté leur île natale pour la métropole entre les années 1960 et 1980, dans le cadre d'une politique migratoire organisée par l'État. Aimé Césaire l'a un jour qualifiée de «déportation». Voici l'histoire, souvent méconnue, qui explique pourquoi la diaspora ultramarine est aujourd'hui aussi nombreuse et structurée en France hexagonale.
1946 : la promesse d'égalité qui ne suffit pas
La loi de départementalisation de 1946 intègre juridiquement la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion à la République française, avec la promesse d'une égalité pleine et entière. Dans les faits, cette égalité tarde à se concrétiser : dans les années 1950, le chômage dépasse 40% dans certains territoires, l'économie traditionnelle (canne à sucre, café, cacao) s'effondre, et l'exode rural s'accélère vers des villes déjà saturées.
1963 : la création du Bumidom
Face à cette crise et à des revendications indépendantistes grandissantes, l'État crée en 1963 le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer). Sa mission : organiser le départ de la main-d'œuvre ultramarine vers la métropole, notamment vers les emplois publics et hospitaliers, tout en «allégeant» démographiquement les DOM. Les migrations organisées par le Bumidom représentent, selon le chercheur Alain Anselin, plus du tiers des flux migratoires des DOM entre le milieu des années 1960 et les années 1970.
Une migration au visage souvent féminin
De nombreuses jeunes femmes antillaises partent seules dans le cadre du Bumidom, souvent recrutées pour des emplois d'agents hospitaliers. L'hôpital Henri Mondor, ouvert en 1969, en est un symbole marquant : aujourd'hui encore, près de 10% de son personnel reste originaire des Antilles ou de la Guyane, héritage direct de cette époque.
1983 : la fin d'un dispositif contesté
Le Bumidom est dissous en 1983 sous la présidence de François Mitterrand, après deux décennies de fonctionnement et de critiques croissantes sur ses méthodes. Mais le mouvement qu'il a lancé a déjà profondément transformé la démographie de la diaspora ultramarine en métropole, dont la mémoire reste vive aujourd'hui.
La diaspora aujourd'hui, en chiffres
Selon l'Insee, environ 365 000 personnes originaires des DOM vivent aujourd'hui en France hexagonale, dont près de 233 000 nées aux Antilles — soit une personne née aux Antilles sur quatre. Le visage de cette migration a changé : les jeunes diplômés en sont désormais le moteur principal, partant plus nombreux, réussissant mieux, et revenant moins souvent sur leur territoire d'origine que les générations précédentes.
Pourquoi cette histoire compte encore aujourd'hui
Comprendre cette histoire, c'est comprendre pourquoi la question identitaire reste si vive pour tant de personnes originaires des DOM installées en métropole : cette migration n'a jamais été un simple choix individuel, mais souvent le résultat d'une politique d'État, vécue différemment selon les générations — rupture pour les uns, opportunité pour les autres.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le Bumidom exactement ?
Un dispositif public créé en 1963 pour organiser la migration de travail des ultramarins vers la métropole, dissous en 1983.
Combien de personnes le Bumidom a-t-il fait venir en métropole ?
Entre 160 000 et 200 000 jeunes Antillais, Guyanais et Réunionnais entre les années 1960 et 1980.
Combien de personnes originaires des DOM vivent en métropole aujourd'hui ?
Environ 365 000 selon l'Insee, dont près de 233 000 nées aux Antilles.
Pourquoi Aimé Césaire a-t-il critiqué le Bumidom ?
Il a dénoncé cette politique migratoire organisée comme une forme de «déportation», déplaçant une main-d'œuvre pour répondre à des besoins métropolitains plutôt qu'à ceux des territoires d'origine.
En résumé
Derrière les chiffres de la diaspora ultramarine se cache une histoire de politique publique, de rupture et de reconstruction identitaire. Découvrez notre Collection ORIGINES, pensée pour cette même diaspora.